Depuis le mois de septembre, je vous ai invité à relire, autrement, La Fontaine, Saint-Simon, Dante, Balzac, et quelques autres. Pas question que je vous quitte – puisque c’est, hélas ! ma dernière chronique – sans vous parler de : Proust et de la « Recherche du Temps Perdu ». Ce sera mon cadeau d’adieu… non, disons : mon cadeau de Noël ! Soyons joyeux !
Pourquoi Proust ? Voici ce qu’écrit le Narrateur, épuisé et enfin heureux, à la fin de « La Recherche du Temps Perdu », ayant enfin accompli ce qu’il ne pensait pas avoir la force d’accomplir : « Nos plus grandes craintes, comme nos plus grandes espérances ne sont pas au-dessus de nos forces, et nous pouvons finir par dominer les unes et réaliser les autres ».
Pourquoi Proust ? Parce que c’est aussi un guide spirituel, un maître de vie… Car aujourd’hui, je m’adresse principalement aux adolescents, filles ou garçons, et en particulier à ceux qui trouvent ce monde insupportable, laid et vulgaire. Je les crois nombreux. D’abord parce que l’angoisse des jeunes n’a jamais été aussi grande, paraît-il, surtout en France – on ne sait pas pourquoi. Ensuite, parce que ce malaise n’est pas seulement causé par la situation économique et sociale, je parle de quelque chose de plus profond, d’une perte de confiance dans l’avenir que chacun peut ressentir et partager. Qu’ils sachent que Proust, oui Proust ! a été l’un d’eux !
Vous doutez de votre volonté, de votre force, de vos moyens ? Proust aussi. Vous n’êtes pas un artiste, vous n’êtes pas doué pour le dessin, pour la peinture ou la musique, vous en souffrez ? Proust aussi. Vous êtes amoureux ou triste ou jaloux. Proust aussi l’a été, et il a su le dire mieux qu’un autre. Vous pensez que votre vie n’a aucun sens et que vous venez trop tard ? Vous avez une santé fragile, vous vous trouvez moche, vous vous trouvez nul ? Proust aussi.
Et pourtant, malgré tout cela, il a réussi à accomplir un travail immense, il a écrit ce chef d’œuvre, « La Recherche », qu’on peut comparer à une « cathédrale » ou à une « symphonie ». Il a réussi à faire de ses défaillances une force… Pourquoi pas vous ?... Comprenez-moi bien : il ne s’agit pas, évidement, de l’imiter ou de l’égaler. Il s’agit seulement - avec lui, grâce à lui – et surtout si vous ne sentez pas très doué pour ça - d’apprendre à vivre ! Là où certains vous désespèrent, Proust vous donne du courage. On ne reçoit pas tous les mêmes cartes à la naissance, c’est vrai, mais c’est à vous de jouer la partie. Ne me dites pas : « C’est pas ma faute !..., c’est eux qui !… je ne suis pas responsable !... » Si, vous l’êtes ! C’est ça, le truc, ne protestez pas, ne vous résignez pas, prenez le taureau par les cornes ! Ca n’est pas gagné, ça ne se fera pas tout seul : il faut lutter, le chemin est long et difficile ! D’ailleurs, ce n’est pas le chemin qui est difficile, c’est la difficulté qui fait le chemin.
Deux choses importantes que nous dit Proust. La première : personne ne vous dit la vérité, il faut la trouver tout seul. Peut-être dans une région plus profonde et insoupçonnée de vous-même. La seconde : il ne faut pas tout confondre, réussir dans la vie, c’est bien, c’est magnifique. Mais réussir sa vie, c’est encore autre chose ! Une certitude : vous avez une place, et quelque chose à accomplir dans ce monde.
Comment faire ?... Proust a un corps et un cerveau. Vous aussi ! Servez-vous en, utilisez-les. Tout ce qui vous arrive, ça vous arrive à vous. Proust n’a cessé de s’observer, de s’éprouver. Il s’est d’abord contenté de sentir ; il s’est observé en train de dormir, de se réveiller, de rêver, de lire, de regarder, de respirer même – il était asthmatique ! - d’écouter, d’aimer. Faites la même chose. Vous ne deviendrez pas forcément écrivain - il y a même peu de chances ! -, mais vous serez moins bête. Devenez un athlète de vous-même ! L’intelligence, la sensibilité, ce n’est pas un don, une chose qu’on aurait reçu une fois pour toutes, non, c’est un processus, un combat que chacun peut mener par rapport à lui-même. C’est ça, l’enjeu. Et, croyez-moi, c’est une formidable école de liberté ! C’est un puissant remède à l’ennui, à la noirceur, au chagrin, au dépit, à la tristesse !...
Ouvrez les yeux. Il y a, dans chaque personne, un geste, une attitude, un signe, une étincelle à déceler et à recueillir. Regardez les visages des gens: c'est souvent plus intéressant que ce qu'ils disent. Ce qui compte, c'est le regard. "Ce regard, écrit Proust, qui n'est pas que le porte-parole des yeux mais à la fenêtre duquel se penchent tous les sens, anxieux et pétrifiés, le regard qui voudrait toucher, capturer, emmener le corps qu'il regarde, et le corps avec lui". Vous aussi, vous avez un oeil, un regard. Tiens, c'est bizarre: en grec, le mot theoria signifie regard. Aiguisez-le, ce regard! Vous avez le droit de vous moquer, ce n'est pas interdit. Un chien peut regarder un évêque... Vous avez le droit d'être cruel puique le monde l'est avec vous. Ne laissez personne vous dire ce qui est sérieux ou comique, trouvez-le vous-même. Trouvez-le en vous-même !
C’est ainsi que Proust nous invite à regarder autrement des choses qui nous paraissent banales ou sans intérêt. C’est une méthode - on peut lire Proust comme un nouveau « Discours de la méthode ». Par exemple, tenez, le sommeil. Ce n’est pas du temps perdu, c’est du temps retrouvé ! Le sommeil est une source, une drogue puissante et salutaire qui altère gravement votre perception. C’est bizarre mais comme c’est instructif ! « Un homme y paraît au bout d’un instant sous l’aspect d’une femme. Les choses ont une aptitude à devenir des hommes, les hommes des amis et des ennemis », écrit Proust. C’est très sexuel, le sommeil. Et, contrairement à ce qu’on croit (quand on ne l’a pas lu), Proust aussi ! Toutes ces choses bizarres que vous rêvez, certaines agréable, d’autres affreuses, ne les refusez pas. Elles vous disent quelque chose de vos désirs et de vos peurs. Car le désir et la peur, ça va ensemble. On peut vouloir supprimer les deux et devenir bouddhiste mais, franchement, ce serait dommage ! Arrangez-vous seulement pour que le désir soit toujours plus fort que la peur. C’est ça, le secret.
J’ai dit que je m’adressais principalement aux adolescents. Je m’adresse en particulier aux jeunes filles. Pourquoi ? Et bien parce que les jeunes filles ont, je crois, la capacité de lire Proust plus tôt et mieux que les garçons. Parce qu’elles savent d’instinct le lire comme il faut, c'est-à-dire comme un éveilleur, comme un tentateur, comme un maître. C’est ce que je fais aujourd’hui mais moi, il m’a fallu du temps avant de comprendre. Je vais vous faire un aveu : je ne le trouvais pas assez viril à mon goût, le petit Marcel ! Je lui préférais Hemingway ou Cendrars ! Bref, j’ai toujours pensé que les filles étaient plus en avance, plus malignes, plus sages ou peut-être plus folles que nous. A l'âge où les garçons s'étourdissent en bravades et en courses éperdues, elles s'entêtent de parfums et rêvent de plumes. Elles savent confusément que l'amour existe et qu’il appelle des formes, des mots, une poétique, et ça ne les effraie pas…
Qu’y a-t-il donc dans Proust de si précieux ?... Ca, précisément : cette idée qu’il faut devenir soi et inventer sa vie. A n’importe quel âge ! Car tout renaît, tout recroît, tout recommence sans cesse, à chaque fois, et pour chacun. Pour Proust, cela revient à se poser la question : qu'est-ce que l’art ? Qu’est-ce que la littérature? Le réel est violent, obscène, opaque: il faut en extraire une essence, des symboles, des lois. C’est ce que ce professeur de désir a réalisé en douce. C'est une révolution permanente. Une leçon de planètes! Proust est aux sensations intimes ce que Copernic est aux astres lointains. « Chaque individu recommence, pour son compte, la tentative artistique ou littéraire, dit Proust ; et les oeuvres de ses prédécesseurs ne constituent pas, comme dans la science, une vérité acquise dont profite celui qui suit ». N’est-ce pas pareil dans la vie ? Si. Chaque printemps a toujours le même hiver à vaincre. Chacun doit écrire sa vie, avec sa propre lanterne !
C'est quand même un paradoxe: Proust qui ne vit que dans le passé, la tête enfouie dans l'oreiller, je le lis au présent. Il me procure sans cesse des sensations nouvelles. Aucun livre ne me parle d’aussi près. Faites vous-même l’expérience ! Vous êtes ému par la beauté d’une musique ou d’un paysage, vos venez de perdre un être cher, vous avez un chagrin d’amour, Proust a ressenti cela avant vous. Il le nomme, il met des mots dessus.
Avant le peintre Turner, il n’y avait pas de brumes sur la Tamise, disait Oscar Wilde. Avant Proust, on ne savait pas ce qu’était le chagrin, et ce loisir enchanté que devient en prose la tristesse. Et peut-être aussi le dépit qui naît d’un amour déçu, ce poison que Proust érige en joie sombre et vraie. De cette perception suraigüe qui est presque une douleur, Proust a su faire une arme. Saisissez-là ! C’est ça, le miracle : « Chaque lecteur est, quand il lit, le propre lecteur de soi-même, écrit Proust. L’ouvrage de l’écrivain n’est qu’une espèce d’instrument d’optique qu’il offre au lecteur… ».
Alors, à vous de jouer!
Références. "La Recherche du Temps Perdu" de Marcel Proust en Pléiade, au Livre de Poche ou dans la collection Quarto-Gallimard (la seule édition en un seul volume). Cette chronique a été diffusée dans l'émission "Pas la peine de crier" sur France-Culture, le 20 décembre 2011. Pour information, les "chroniques" de "Pas la peine de crier" sont supprimées à partir de janvier 2012.
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Est-ce que vous croyez à l’Enfer ?... Oui ?... Non ?… Et au Paradis ?... C’est (encore) plus difficile à croire, non ? L’Enfer, au fond, ça demande moins d’imagination : on en a eu des preuves massives au XXe siècle, et ça continue, hélas, je n’insiste pas, il suffit d’ouvrir le journal ou d’allumer la télé ! L’Enfer, c’est quoi ? Des supplices, des flammes, un feu éternel qui vous brûle et qui vous glace. Je traduis (en langage humain): l’Enfer, c’est, disons, l’expérience du plus grand malheur…
En gros, les religions – presque toutes, d’ailleurs - y voient un châtiment qui punirait les méchants après leur mort. Bon, on a quelques doutes. On sait bien que, l’Enfer, ça concerne aussi les vivants, sur terre, et pas seulement, loin delà, les plus méchants. Sartre nous l’a dit : l’Enfer, c’est les autres ! Pour nous, l’Enfer, c’est à la fois beaucoup plus réel et plus actuel que le Paradis. Ca nous parle. On connaît, même si on ne l’as pas vécu personnellement. Pas besoin de nous faire un dessin ! On devine que ce n’est pas un lieu mais plutôt un état, un terrible privilège et une triste saloperie strictement réservé aux humains.
En fait, pour nous, aujourd’hui, c’est le Paradis qui fait problème. On a quand même du mal à imaginer, que ce soit dans ce bas-monde ou dans l’au-delà, un endroit où règnerait le bonheur parfait ! A d’autres ! On n’est pas des gogos ! Vous vous rendez compte : un amour qui ne serait que lumière, calme et félicité, pour toujours, jusqu’à la fin des temps ! C’est possible, ça ? On a du mal à y croire, ça ne semble pas réel, le paradis, alors que l’Enfer, si ! hélas, au contraire !... On vit quand même une drôle d’époque ! Nos ancêtres avaient peur de brûler en Enfer. Nous, c’est le Paradis qui nous fait peur. C’est bizarre, non ?
Pourquoi ? Et bien, l’Enfer, au fond, c’est assez moderne et démocratique : il y a foule, on s’y bouscule, les gens n’y ont pas l’air très heureux. On n’est pas dépaysé ! Le Paradis, c’est plus tranquille, ça ressemblerait plutôt à une île pour milliardaires ou à un paradis fiscal, il y a moins de monde, forcément ! Notre erreur, c’est peut-être de croire, que le Paradis est situé quelque part, ailleurs ou plutôt avant. Avant, avant, avant ! Vous savez, à l’époque du paradis terrestre – oui, terrestre ! – dans le jardin d’Eden d’où Adam et Eve ont été chassés… C’est comme un vieux souvenir !...
N’est-ce pas plutôt une idée neuve ? Ce qui importe, ce n’est pas de savoir s’il existe ou pas, le Paradis, c’est d’y croire ! C’est comme la Beauté, la Charité ou la Justice, ce n’est pas ce qui est, c’est ce qui devrait être, ce qu’on voudrait qui soit. On peut encore rêver, non ? En fait, c’est ça notre problème, en France, en décembre 2011 : même nos rêves sont médiocres, notre époque doit réapprendre à rêver ! Et à se battre pour ses rêves !
Justement, aujourd’hui, je vais vous parler de quelqu’un qui a ce don merveilleux. Ce n’est ni un prêtre, ni un théologien, ni un de ces économistes qui ne songent qu’à nous déprimer, c’est un poète. Et un excellent guide pour notre temps. Il s’appelle Dante, il a vécu à Florence au XIIIe siècle, il a écrit un livre intitulé : « La Divine Comédie ». Mais ça, vous le savez très bien. Car c’est peut-être l’un des livres les plus connus dans l’histoire de l’occident, c’est aussi l’un des livres les moins lus. Avant lui, il y a Homère. Après lui, je ne sais pas trop !
Pourtant, ce qu’il nous raconte, dans ce livre, c’est tout simple : c’est un voyage, un trip initiatique, une sorte d’aller-retour dans le royaume des morts. Vous allez me dire : « Oulla ! C’est un peu difficile à croire, ça, et puis ça fait peur ! D’ailleurs, je n’ai pas de goût pour le fantastique, je déteste le surnaturel ! » ou bien : « Le Moyen-Age, ouf ! tout ce fatras de croyances et de bondieuseries, c’est bien loin de nous ! » ou encore : « Pour lire Dante, il faut être un érudit ! Je n’ai pas les clés ! » Moi, je vous dis : « Mais non ! Avec Dante, pas besoin de croire, oubliez vos préventions, lâchez votre parapluie, n’ayez pas peur ! »…
Ouvrons le livre ensemble. Je lis la première phrase du Chant I : « Au milieu du chemin de notre vie, je me retrouvai par une forêt obscure, car la voie droite était perdue. Ah ! dire ce qu’elle était, cette forêt féroce et âpre et forte, est chose dure… ». C’est comme entrer dans un conte. C’est presque comme redevenir un enfant. Dante utilise des mots simples, il nous parle d’une voix intime et familière ; il nous prend par la main, il nous rassure, et il finit par nous emmener là où en effet on n’avait pas envie d’aller. Outre-tombe !
Mais ce n’est pas ce qu’on croit, vous allez voir. Lire Dante, c’est une expérience extraordinaire, comme de voler dans l’espace, comme de circuler dans une autre galaxie, si vous voulez - cela n’exige nullement ni d’être catholique, ni même d’avoir la foi! Il suffit d’écouter. Car il s’agit plutôt de connaissance et de liberté. De jouissance aussi, si je vous assure, ça parle aussi de ça ! C’est une formidable aventure que Dante nous invite à partager. Ce qui frappe d'emblée, c’est la modernité de ce scribe moyenâgeux. Un exemple. Que dit-il de l’Italie ? Que c’est « une auberge de douleur », un bateau privé de capitaine dans la tempête, qu’elle est « non- souveraine » et que c’est « un grand bordel » – oui un bordel ! Croyez-moi, un Italien, ça lui parle encore, Dante !
Car tout est lié : l’amour, la poésie, la politique. Comment, vous ne le saviez pas?
Et le Purgatoire, alors, c’est où ?... Il y a en effet un troisième lieu que nous fait visiter Dante. C’est une contrée étrange, intermédiaire, transitoire. On l’appelle : le Purgatoire, qui est une idée nouvelle à l’époque de Dante, parce qu’on y met en pénitence ceux qui ne sont ni assez bons, ni assez méchants. Notamment, les banquiers ! Là non plus, ce n’est pas ce qu’on croit : c’est une montagne ensoleillée au bord de la mer, presque une antichambre du Paradis. Il faut la gravir, cette montagne, au début c’est dur, et puis, au fur et à mesure que l’on s’améliore, tout devient plus clair, plus facile, plus léger. C’est une sorte de "laboratoire des rêves", comme dit Jacqueline Risset, la grande traductrice de Dante en français. C’est là, juste avant le Paradis !
J’ai parlé de voyage dans le cosmos. C’est un peu ça. On sait bien qu’on ne va pas y rencontrer, aujourd’hui, des anges ou des âmes damnées, jouant à cache-cache entre des satellites russes ou chinois. Et encore moins la muse du poète, son égérie, qui s’appelle Béatrice. En revanche, vous avez déjà été amoureux, ou bien vous le serez, cela suffit pour comprendre ce que ce poète veut dire. Béatrice, pour lui, c’est le nom de l’amour fou. Dantesque, en français, ça veut dire : infernal. Cela aurait pu vouloir dire : paradisiaque, tout aussi bien. En fait, ça devrait signifier : humain, seulement humain. D’ailleurs, Dante semble entièrement tendu vers le retour sur terre, et il n’a qu’un désir : vivre. C’est ça, la leçon.
« La Divine Comédie » de Dante, ce n’est pas seulement un vestige, le "monument majestueux d’une culture passée". Ce n'est pas qu'une "cathédrale" ou une "symphonie", c’est un "poème vivant", comme le dit encore Jacqueline Risset. Ce qui nous touche, c’est que ce voyage est pétri de détails, de gestes tendres de mères et d’enfants, de vols d’oiseaux, de paysages, d’animaux familiers. Dante a l’œil - presque oriental - d’un peintre de miniatures. Son objet, c’est la lumière qui irradie tout le livre, en passant par le noir et le feu, jusqu’à l’éblouissement final. Rodin dira de Dante : « C’est un lapidaire » ! Bel hommage dans la bouche d’un sculpteur.
Voilà pourquoi Dante a été pour tous les artistes, de Delacroix à Beckett, une source – et une force d’inspiration. « En attendant Godot », c’est quoi ? C’est une expérience du Purgatoire, et « Fin de partie » du même Beckett, c’est déjà un peu l’Enfer ! Notre cher Rabelais (qui écrit plus d’un siècle plus tard) nous semble beaucoup plus lointain, quels que soient ses puissants attraits. Il y a chez Dante une délicatesse, une sensibilité, une hardiesse (notamment dans son aptitude à inventer une langue - l'italien, rien que ça! - et à transgresser les codes qu’il s’est donnés) qui ne peuvent que nous étonner et nous émouvoir. Joyce s’en souviendra dans "Ulysse". Pourquoi Dante ? Parce que c’est un "musicien de la pensée". Un Mozart en prose, si vous préférez.
Références. « La Divine Comédie » de Dante, présentation et traduction de Jacqueline Risset (qui a tant fait pour la cause de Dante en France), G.F. Flammarion. Cette chronique a été diffusée dans l'émisson "Pas la peine de crier" sur France-Culture, le 13 décembre 2011.
Illustration. Portrait imaginaire de Dante par Raphael (détail de la fresque "Le Parnasse", Stanza della Segnatura, au Vatican).
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Dans cette chronique, vous le savez, je m’amuse à trouver : proche ce qui paraît lointain, ou encore : sage ce qui paraît fou. Vous allez me dire : quoi de plus fou que l’Egypte pharaonique ! Je vais tenter de vous prouver, au contraire : la sagesse de ces gens-là. J’entends sagesse au sens le plus simple : comme la vertu qui surmonte l’emportement de juger. Cet emportement qui souvent nous aveugle, nous Français (plus que les autres), dans les discussions d’intérêt et dans les discussions d’orgueil, surtout pendant une campagne présidentielle qui (cela ne vous a pas échappé) a déjà commencé.
Nous sommes dans ce pays sujets à la précipitation, par amour même de la vérité ou par ivresse de système, par fanatisme, ou par une prévention passionnée. Chacun s’empresse de croire que son adversaire politique est idiot, dangereux ou (encore mieux) déshonoré. Chacun se convainc qu’il ne s’est jamais trompé et qu’il a eu raison avant tous les autres. Cela s’appelle : la démocratie parlementaire. Ca aurait bien fait rigoler les Egyptiens, d’abord parce qu’ils adoraient rigoler, mais surtout parce qu’ils cultivaient une sorte de précaution, toujours éveillée contre tous les genres de précipitation et de prévention. Bref, contre tout ce qui nous rend la vie moderne si fatigante !
Je passe sur tout ce qu’on leur doit : le paradis, la vie éternelle, l’idée d’un dieu unique, ce qui n’est pas rien. Ce que je retiendrai seulement, c’est leur vision du monde : imposante, immuable et majestueuse, comme le Nil. C’est grâce à cela que les pharaons ont pu exercer leur pouvoir sans partage et pendant si longtemps. Disons : quelques millénaires, personne n’a fait mieux depuis. Et cela sans jamais craindre que leur triple A soit menacé ou que le chômage augmente ! Essayons de comprendre comment ils ont fait…
D’abord, cette vision du monde, les pharaons n’en ont jamais douté, ils ont voulu
l’imposer non seulement à tous leurs sujets mais à la postérité. Il faut croire
pour faire croire, c’est ça, le secret : la foi qui, c’est selon, ébranle les pierres ou pétrifie les montagnes! Les pyramides, au-delà de leur signification originelle, en sont l’emblème monumental. Il y a quelque chose de lumineusement « stalinien » dans la manière dont s’organise l’idéologie de la société pharaonique - ce n’est pas moi qui le dis, c’est Pascal Vernus lui-même - dont je rappelle qu’il occupe la chaire d’égyptologie à l’Ecole Pratique des Hautes Etudes après avoir enseigné dans les universités du Caire, de Barcelone et de Yale.
Je vous explique : puisque le réel est, par définition, dissident, (si on ne veut pas être sans cesse enquiquiné), il suffit de supprimer le réel ! C'est simple, non? C’est ce tour de force (ou de passe-passe) qui ferait rêver tous les dictateurs (et même certains de nos présidents de la république...) dont les Egyptiens ont été capables pendant des siècles et des siècles. Oui, personne n’a fait mieux depuis dans l’art de fixer et de contrôler pour l’éternité les écrits, les images, les objets, les monuments. Les Egyptiens n’ont pas inventé le développement durable, ils sont tombés dedans dès l’origine. Avec cela, ils se sont débrouillés pour être irréfutables à perpétuité. Quelle sagesse ! Quel leçon pour nous qui ne songeons qu’à protester, qu’à contester, qu’à revendiquer sans fin en rêvant de changer le monde !
En matière de communication politique, nous sommes des enfants, ce sont des maîtres. La langue de bois pharaonique atteint une sorte de perfection. Car c’est bel et bien une langue de bois qu’ils utilisent pour exprimer cette vision du monde - immobile, intacte, indivisible. Pour cela, ils ont recours à toute une gamme de manipulations, de tripatouillages, de mensonges. Nous, on a la pub, l’idéologie, le marketing politique - de grossiers subterfuges ! Eux, ils en ont fait une science ! Ils ont si bien réussi que, même des milliers d’années après, ils arrivent encore à carotter les archéologues.
Non seulement ils récrivent l’histoire à leur façon, mais ils trichent carrément sur
le calcul du temps. C’est ainsi, par exemple, qu’ils attribuent 59 années de règne au pharaon Horemheb (alors qu’il n’a régné que 20 ans à peine) ! Il ne s’agit nullement d’une erreur de calcul. Ils ont tout simplement ajouté aux années de règne effectif du roi les années qui le séparent
d’Amenhotep III, dernier pharaon jugé digne à leurs yeux. Il suffisait d’y penser. C’est un peu comme si, dans l’histoire de France, on passait ndirectement de Charlemagne à Louis XIV, puis de Louis XIV au général De Gaulle ! Où est le problème? Il suffit de s'entourer de bons scribes.
Les crimes, les défaites, les transgressions graves, ce n’est pas un souci: ils sont purement et simplement passés sous silence ou alors évoqués pudiquement, avec un art accompli de l’euphémisme. Parlant de la lâcheté de ses troupes qui l’ont abandonné, dans un moment critique, Ramsès II s’indigne : « Le crime commis par mon armée et ma cavalerie est, hum !... trop grand pour être dit » ! C’est très fort. Quiconque osera rappeler ce fait piteux sera puni de mort ! C’est le rêve. Tout ce qui gêne est tu. Que les esclaves travaillent toujours plus, contrairement aux promesses, pour gagner encore moins, ça, par exemple, on n’a pas le droit de le dire. Quant aux pharaons qui n’ont pas été trop brillants, ils passent à la trappe, comme s’ils n’avaient jamais
existé. C’est le cas d’Akhénaton, de la reine Ankhkheperourê, du fantomatique et éphémère Smenkhkarê et du gentil Toutânkhamon, si cher à André Malraux.
En vérité, le véritable emblême de l’Egypte, c’est moins la pyramide que la faucille et surtout le marteau !… On pratique avec une efficacité sans pareille l’effacement, le déni, le martelage. Les Soviétiques qui faisaient disparaître des photographies les visages des dirigeants tombés en disgrâce ont-ils su qu’ils avaient eu de glorieux devanciers ? Ce qu’on pratique en Egypte, c’est : l’écrasement du nom (et, éventuellement, des épithètes et des icônes qui vont avec) de tous ceux - rois ou même divinités - dont on veut effacer jusqu’à la mémoire. Ils ne sont même pas innommables puisqu’ils n’ont jamais existé ! Le cas le plus célèbre, c’est évidemment la persécution acharnée du dieu Amon, de son nom et de tous ses symboles, décrétée par Akhénaton qui en sera victime à son tour, après sa mort.
D’une façon générale, les Egyptiens ont été des experts dans l’art d’inventer des formules lapidaires et définitives qui suppriment les vérités désagréables. Par exemple, on sait qu’un chambellan a conspiré contre Ramsès. Qu’un haut dignitaire si proche du monarque ait pu trahir, c’est inadmissible. Non, ce n’est pas inadmissible, ça n’a pas eu lieu ! Alors, dans cette affaire, on mouille un peu les dieux, on invoque le caprice divin qui échappe à l’entendement des hommes. On ne prononce même pas le nom du coupable. On l’appelle : « Celui dont Rê n’a pas permis qu’il fût
chambellan ». Le tour est joué.
Il suffit de constater que les divinités se sont détournées des hommes, ce qui explique toutes les calamités. Quand Toutânkhamon décrit les désordres qui ont suivi l’hérésie d’Akhénaton, on croirait entendre un chef de l’UMP parler de la France gouvernée par les socialistes : « La terre était dans le chaos. Les dieux se désintéressaient de ce pays. Si on envoyait une expédition à Djeh (c'est-à-dire dans la région de la Syrie et de la Palestine, déjà instables) pour élargir les frontières de l’Egypte, pas question que puisse advenir un quelconque succès. Si on priait un dieu pour lui demander conseil, pas question qu’il manifeste sa présence », etc.
La figure du pharaon est évidemment au cœur de ce dispositif symbolique crapuleux. En gros, la politique du pharaon régnant est intrinsèquement géniale. En politique intérieure, d’abord. On proclame dans une foule d’inscriptions stéréotypées que tout va pour le mieux dans le meilleur des mondes, et sous le meilleur pharaon qui soit. Il est « celui qui assure la cohésion du pays par sa politique », « celui qui rend possible que se manifeste l’agrément de tous les dieux », etc. En politique extérieure, ensuite. La France… pardon, l’Egypte est le centre du monde, c’est à dire là où l’ordre divin est pleinement accompli. Ailleurs, il n’y a que des peuplades vouées à l’assujettissement, mais toujours promptes à s’agiter et à ne pas rembourser leurs dettes. Ah ! ces maudit Grecs ! L’Egypte a pour mission de les mater, afin d’étendre progressivement l’ordre démiurgique sous la direction du pharaon : « C’est un roi capable d’élever sa puissance à proportion
de sa force, qui rend l’Egypte victorieuse depuis qu’il a été couronné. Il n’y a aucun pays dont elle se soucie. Il n’est pas question qu’elle soit préoccupée par les pays du sud. Il n’est pas question qu’elle s’inquiète des pays du nord »…
Cela dit, ils eurent beau faire, le peuple égyptien, s’il était soumis, n’était pas entièrement muet. Il se montrait parfois circonspect devant certaines mesures comme le bouclier fiscal des grands-prêtres ou la dispense de T.V.A dont bénéficiait la corporation des embaumeurs. Aussi certains esprits frondeurs, et n’hésitait pas à railler son nom en usant de l’antiphrase et même du blasphème. Le pharaon a eu droit à ses mazarinades.Vaut pour le maître de l’Egypte ce
qu’écrivait Emile Benveniste à propos de Dieu : « Par là seulement, on peut l’atteindre, pour l’émouvoir ou le blesser : en prononçant son nom » ! On détecte même dans le courrier de certains hauts fonctionnaires une franche ironie : « Et Pharaon, Vie-Intégrité-Santé, c’est le chef de qui en définitive ? »… En fait - et c’est Pascal Vernus qui le dit -, beaucoup d’inscriptions peuvent se lire comme une forme polie de : « Cause toujours, tu m’intéresses ». Etn même : « Va te faire voir chez les Hittites, grand roi »
(*) D’après le « Dictionnaire amoureux de l’Egypte pharaonique » de
Pascal Vernus (Plon). Cette chronique a été diffusée dans l’émission «Pas la peine de crier » sur
France-Culture, le 6 décembre 2011.
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Vous arrive-t-il parfois d’être un peu déprimé, un peu las des maigres joies que ce temps nous inflige ? Vous étouffez devant la vulgarité, la bêtise, les gros mensonges, qu’on nous sert chaque jour dans la presse et les médias? Vous avez envie de prendre l’air ? Oui ?... alors je vous donne ma recette du jour : relisez, à petites doses, les « Mémoires » de Saint-Simon : vous serez vengé, vous serez heureux, vous serez libre ! C’est à la fois un excitant et un calmant. Juste quelques pages, quelques gouttes de venin pour relever la morne potion (qu’on nous force à avaler du soir au matin), et vous serez guéri !
Vous allez me dire : la royauté, la grandeur, les privilèges, les titres, l’étiquette… tout cela nous a quitté ! Le Roi a fait, le Roi a dit… on n’en est plus là quand même, nous sommes en démocratie ! C’est vrai et c’est cela qui est effrayant! Saint-Simon nous parle en apparence d’un monde qui n’est plus le nôtre. Il semble ne peindre que des monstres (alors que nos dirigeants sont des humanistes dévoués qui ont pour seul souci notre bonheur, n’est-ce pas !) Ce qu’il décrit, ce sont les usages ridicules d’une Cour où règnent la mesquinerie, la méchanceté et la petitesse des grands (alors que
nous sommes gouvernés, nous, par des gens responsables qui s’aiment entre eux et qui nous aiment !)
Alors pourquoi Saint-Simon aujourd’hui ? Et comment puis-je me retrouver dans les propos hargneux d’un vieil aristocrate amer ? Je vous réponds : parce que c’est le plus puissant remède que je connaisse contre la sottise et la morosité. Qu’aurait-il écrit de notre actualité ? Qu’eut-il pensé, par exemple, de l’inénarrable candeur de M.Giscard d’Estaing (oui, vous savez, l’écrivain) qui publie un nouveau roman (intitulé « Mathilda ») et qui déclarait récemment à son biographe (Georges Valance) ceci : « … ma véritable ambition serait une ambition littéraire. Si j’avais la certitude de pouvoir écrire en quelques mois ou quelques années l’équivalent de l’œuvre de Guy de Maupassant ou de Gustave Flaubert, il est hors de doute que c’est vers cette sorte d’activité qu’avec joie je me tournerais » ! Fichtre!
Qu’eût-il écrit, le petit duc, devant la présomptueuse vacuité d’Hervé Morin, président du Nouveau Centre, qui se déclare candidat à la présidence de la république dans ces termes (qui ne sont pas sans évoquer les phrases impérissables de M. Perrichon) : « La France est sur la ligne de crête de son destin » ! Ouf ! Nous sommes sauvés !... Quand on connaît son aptitude mortelle à l’ironie dans le tragique, on tremble d’imaginer ce que Saint-Simon aurait écrit du nouveau livre de Madame Rama Yade, « Plaidoyer pour une instruction publique » dans lequel l’ancien ministre recopie sottement des pages entières d’articles publiés dans « Le Monde », « Marianne » ou « Le Figaro ». Mais qu’ont-ils tous ? A qui se fier !
Mais à lui, justement ! Car Saint-Simon a l’art de décrire (beaucoup mieux que « Le Canard Enchaîné ou la presse « People ») comment les triomphes d’un jour se transforment piteusement en désastres. Il adore les potins, les murmures, les indiscrétions. Par exemple, celle-ci : « Cette pute me fera mourir.. » - c’est le mot qui échappe en soupirant à Marie-Thérèse, reine de France et épouse de Louis XIV, en voyant le roi s’afficher avec la Montespan. Saint-Simon l’a-t-il lu sur ses lèvres ? Sans lui, on ne l’aurait jamais su. Il raffole des scandales – ce que Chateaubriand appelait joliment « le caquetage de tabourets ». « Scandale » : c’est le mot qui revient le plus souvent sous sa
plume et qui donne à ses écrits un air de « J’accuse » en poignets de dentelle. Le scandale : étymologiquement, ce qui fait trébucher, tomber, déchoir. Ce qui vous expose à la honte ou au ridicule. En vérité, on dirait qu’il a décrit par avances toutes nos fadaises et nos vilénies. Aujourdhui, dit-il, on se pousse du coude, on ne veut que paraître et parvenir. Tout n’est que chaos, confusion, déclin. On ne songe plus qu’à soi. On est courtisan, on est ministre, on se dépêche d’être heureux et puissant. Victor Hugo s’en souviendra dans sa Préface à « Ruy Blas ». Aujourd’hui, dit
Saint-Simon ?... Oui, aujourd’hui !
Au-delà des ragots, qu’est-ce donc qui m'attire chez Saint-Simon ? Ce qui me plaît, c’est son détachement, sa posture héroïque et passionnée mais dénuée d’illusions. Saint-Simon a un côté Don Quichotte ou encore mieux (car il est français jusqu’au bout des ongles) : Cyrano. « Que dites-vous ?... C’est inutile ?... Je le sais ! Mais on ne se bat pas dans l’espoir du succès ! Non ! Non ! c’est bien plus beau lorsque c’est inutile ! » Saint-Simon, comme Cyrano, n’attend pas qu’on l’applaudisse, il écrit tout seul dans son cabinet. Quand on est duc et pair, l’escrime, la danse, la guerre sont des carrières possibles. L’écriture, non merci ! Ce ne sera pas son métier ; ce sera son secret, sa passion. Quand il s’intéresse à un personnage, sa curiosité est insatiable. Il déploie tout un réseau d’informateurs autour de sa proie : il l’épie, il l’observe, ou bien il la fait surveiller, il l’espionne (à la manière des paparazzi), car, dit-il, « le hasard apprend souvent par les valets des choses qu’on croit bien cachées ». Saint-Simon, c’est le premier journaliste d’investigation (mais
français : ce qu’il ne sait pas, il le suppose ou il l’imagine !).
Lui aussi, au fond, c’est un « indigné » ! Oui, ou plutôt : un enragé. Ne me dites pas que vous préférez Stéphane Hessel ! On ne va pas comparer les « Mémoires » à cet opuscule : « Indignez-vous » (40 pages à tout casser) ! Et puis, entre nous, Saint-Simon, c’est autrement subversif, croyez-moi ! (« Saint-Simon ou l’encre de la subversion », c’était d’ailleurs le titre d’un bel essai de Cécile Guilbert, paru en 1994). Regardez cette immense galerie de fantômes plus vivants que les vivants. Ils se lèvent devant nous, ils parlent, ils intriguent sans cesse, et surtout ils n’arrêtent pas de mourir. Bon débarras ! Je vous dis qu’avec lui, on se sent toujours vengé de la laideur et de la méchanceté. Cioran disait qu’aujourd’hui, les romanciers ne savent plus tuer leurs personnages. C’est un art dans lequel Saint-Simon excelle, c’est son arme fatale.
Alors, c’est vrai, c’est un aigri, rien ne trouve grâce à ses yeux. C’est un empêcheur de tourner en rond, un emmerdeur : il le fut de son vivant, il le reste outre-tombe. Vous me direz encore : les
« Mémoires », c’est un océan, un abîme de mots, de dates, de noms, de tableaux, de portraits, de titres, d’anecdotes, de personnages. On peut s’y perdre, s’y noyer, c’est vrai : il faut voir le manuscrit original des « Mémoires » de Saint-Simon à la B.N.: onze portefeuilles reliés, d’une petite écriture noire, serrée, sans ratures, 8 volumes dans l’édition de La Pléiade. C’est du lourd ! Mais non, vous vous trompez, cet homme a le don de la légèreté !
Entrez-y, n’ayez pas peur! Au début, vous aurez l’impression de traverser l’océan à la nage, vous craindrez de ne jamais atteindre l’autre rive. Relaxez-vous. Ouvrez-le au hasard, si vous voulez, et plongez-vous dedans ! Oubliez le but, laissez-vous porter par la houle. C’est comme partir en voyage, faire une cure en altitude, dans un monastère, qui purifie le corps et assainit le cerveau. C’est violent mais c’est salutaire Vous verrez que, sous leur croûte dorée, sous la poussière, ces pages respirent et vous atteignent en plein cœur. C’est un électrochoc seigneurial. Après ça, le coeur bat autrement.
Oubliez ce qu’on dit : que Saint-Simon est un vieux ronchon aigri et boudeur , (« un boudrillon »). C’est vrai mais ce n’est pas cela, l’important. A le lire, on s’aperçoit que rien n’a vraiment changé depuis son époque, je vous jure. Les hommes ont beau changer de costume, c’est toujours la même chose, en beaucoup plus vulgaire évidemment : on n’imagine pas Louis XIV dire en se tortillant du col devant ses ministres : « Attention ! mon histoire avec la Maintenon, c’est du sérieux » ! Mais sinon, c’est toujours le même cirque, la même comédie ! Et voilà que la vérité nous saute au visage et que l’on en rit, car Saint-Simon est, sans le vouloir, bien meilleur humoriste que tous ceux qui sévissent aujourd’hui sur nos tréteaux, et infiniment plus cruel quand il s'agit de détecter une grimace.
Lisez-le ! Je le répète : c’est un acte subversif. Sa lucidité est une torche : il ne s’agit pas de littérature mais de jugement dernier, figurez-vous, de révélation à la lumière du Saint-Esprit. Je sais, c’est complètement fou. Saint-Simon d’ailleurs aurait sans doute pleuré de rire si on lui avait dit qu’il serait un jour classé comme le plus grand écrivain français par Stendhal, Chateaubriand
ou Proust (qui en ont fait leur maître). Car il pousse le dédain jusqu’à s’excuser de son style. Tout est là dans le fa presto, dans l’instantané, dans la fulgurance de la vision : il écrit comme un maître chinois peint, coupe ou tue - d’un seul trait ! (1) C’est autrement foudroyant, pardon, que de lire le
dernier prix Goncourt !
(1) C'est Proust qui le notait, le style n'est pas une affaire de technique mais de vision, comme la couleur pour un peintre...
Références : « Mémoires » de Saint-Simon, dans l’édition d’Yves Coirault, 8 vol., La Pléiade (pour les plus braves). Sinon : en textes choisis, toujours édités par Yves Coirault, dans Folio-Gallimard, ou bien dans l’édition de François Raviez au Livre de Poche. Cette chronique a été diffusée dans l'émission "Pas la peine de crier" sur France-Culture, le 9 novembre dernier.
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D’abord, pour commencer, je vous propose une petite devinette : qui a écrit ceci ?... « Je pense que les institutions bancaires sont plus dangereuses pour nos libertés que des armées entières prêtes au combat. Si le peuple américain permet un jour que des banques privées contrôlent leur monnaie, les banques et toutes les institutions qui fleuriront autour des banques priveront les gens de toutes leurs possessions, d’abord par l’inflation, ensuite par la récession, jusqu’au jour où leurs enfants se réveilleront sans maison et sans toit sur la terre que leurs parents ont conquis ».
Nous y sommes presque !... Alors, dites-moi, qui a déclaré cela ? Marx, Lénine, Mélanchon, Eva Joly ?... Et bien non, il s’agit de : Thomas Jefferson, 3e président des Etats-Unis (de 1801 à 1809), qui pourtant ne connaissait encore rien (heureux homme) des agissements des financiers de Wall Street et des fantoches en pardessus démocratique de Goldman Sachs qui désormais président à nos destinées! Ne soyons pas naïfs : aucune économie moderne ne peut aujourd’hui se passer des banques mais peut-être la banque est-elle une affaire trop sérieuse pour être confiée aux banquiers !
Revenons en France. Je ne sais pas si vous avez suivi le psychodrame qui a opposé la semaine dernière Europe-Ecologie-les Verts au Parti Socialiste, et mis Madame Eva Joly à bout de nerfs tandis que le nuage de Fukushima et la moustache de José Bové (éternel ambassadeur des litiges) ne faisaient qu’aggraver les dissensions et envenimer les débats. Rappelons les faits. On sait que les Verts veulent à tout prix sortir du nucléaire : c’est même le seul point (avec le colin froid mayonnaise bio et les carottes vapeur) sur lequel ils sont unanimes, c’est du moins ce qu’on croyait ! C’était, semblait-t-il, une condition préalable - non-négociable - à tout accord poltique avec le P.S. qui, de son côté, préconise assez tièdement une réduction (d’environ 50 à 75% d’ici 2025) de la part de l’atome dans la production d’électricité.
Les Verts ont d’abord cédé avant de poser une nouvelle condition : l’arrêt immédiat du chantier de l’EPR de Flamanville! Non mais !... Un accord a donc été signé par Martine Aubry et Cécile Duflot (qui sont plutôt bonnes copines), le 15 novembre. Le lendemain, c’est le drame. Les agents du PS ont traîtreusement raturé un paragraphe (pas anodin du tout) concernant (je cite) « la reconversion
du combustible nucléaire MOX » - une vraie saloperie selon les Verts, mais non, ce n’est rien du tout répond AREVA... On est au bord de la rupture. Et puis pouf ! on nous annonce que tout va bien et qu’on s’est mis à nouveau d’accord ! D’accord, c’est d’accord, mais quel genre d’accord ? « Ce
n’est pas un accord gouvernemental mais un pacte de coalition majoritaire parlementaire », déclare Cécile Duflot (sans rire des micmacs et des manigances que sa phrase cache). Et maintenant ? Quid de l’EPR de Flamanville et du projet d’aéroport de Notre-Dame-des-Landes, près de Nantes (auquel les Verts sont farouchement opposés) ? On ne sait. On sait juste qu’ils gagneraient 25 à 30 députés aux prochaines législatives (aujourd’hui, ils n’en ont que 4) et qu’Eva Joly est un peu et même très fâchée !...
Ah, c’est compliqué, les Verts ! Eux-mêmes ne sont-ils pas profondément divisés ? Comment s’y retrouver dans cette famille ? Il y a les féministes, les végétariens, les régionalistes, les écopacifistes, les fédécolos (pro-européens), les anti-fédécolos (pas du tout européens), les tiers-mondistes, sans oublier les carpes (qui sont plutôt progressistes) et les lapins (qui sont franchement réactionnaires). Et puis, au sein de chacune de ces tendances, il y a, comme partout, les rêveurs et les ambitieux, les cyniques et les sentimentaux, les utopistes et les réalistes. Il y a ceux qui trouvent que le capitalisme, c’est pas si mal finalement (comme Daniel Cohn-Bendit), ceux qui croient que l’écologie politique doit s’appuyer sur la science (comme Alain Lipietz), ceux qui veulent des places (comme Cécile Duflot), ceux qui voudraient prendre de la hauteur (comme Eva Joly), ceux qui en ont déjà pris (comme Nicolas Hulot). C’est une ingouvernable pétaudière!
Heureusement, pour nous éclairer, il y a le poète Henri Michaux J’ai trouvé grâce à lui une explication lumineuse (enfin presque) des tendances qui s’opposent à l’intérieur du parti Europe-Ecologie-les Verts. Il les appelle les « Ouménés de Bonnada ». Son approche, vous allez voir, est ethnologique et elle est d’une très grande précision. Voici :
« Les Ouménés de Bonnada ont pour désagréables voisins les Nippos de Pommédé. De leur côté, les Nibbonis de Bonnaris s’entendent soit avec les Nippos de Pommédé, soit avec les Rijabons de Carabule pour amorcer une menace contre les Ouménés de Bonnada, après naturellement s’être alliés avec les Bitules de Rotrarque, ou après avoir momentanément, par engagements secrets, neutralisé les Rijobettes de Biliguette qui sont situés sur le flanc des Kolvites de Beulet qui couvrent le pays des Ouménés de Bonnada et la partie nord-ouest du turitaire des Nippos de Pommédé, au-delà des Prochus d’Osteboule (je ne vous apprends rien). La situation naturellement ne se présente pas toujours d’une façon aussi simple, car les Ouménés de Bonnada sont traversés eux-mêmes par quatre courants : celui des Dohommédés de Bonnada, celui des Odobommédés de Bonnada qu’il ne faut pas confondre avec les Orodommédés de Bonnada et, enfin, celui des Dovoboddémonédés
de Bonnada.
Ces courants d’opinion se contrecarrent et se subdivisent, comme on pense bien, suivant les circonstances, si bien que l’opinion des Dovoboddémonédés de Bonnada n’est qu’une opinion moyenne et l’on ne trouverait sûrement pas dix Dovoboddémonédés qui la partagent et peut-être pas trois, quoiqu’ils acceptent de s’y tenir quelques instants pour la facilité, non certes du gouvernement, mais du recensement des opinions qui se fait trois fois par jour, quoique selon certains ce soit trop peu même pour une simple indication, tandis que, selon d’autres, peut-être
utopistes, le recensement de l’opinion du matin et de celle du soir serait pratiquement suffisant. Il y a aussi des opinions franchement d’opposition, en dehors des Odobommédés. (Eh oui !) Ce sont celles des Rodobodébommédés, avec lesquels aucun accord n’a pu jamais se faire, sauf naturellement sur le droit à la discussion, dont ils usent plus abondamment que n’importe quelle autre fraction des Ouménés de Bonnada. »
Et Cohn-Bendit, me direz-vous, dans cette cacophonie, où le situer ? Rien à voir. Cohn-Bendit n’est pas un Ouméné de Bonnada. Il est originaire de la Grande Garabagne ». Henri Michaux lui consacre un chapitre particulier. Il nous dit de lui : « …difficile à duper car, feignant de ne pas comprendre, il demandait continuellement un exposé plus simple et encore plus simple, jusqu’à ce qu’on lui donnât la formule même de la vérité, ou un pur mensonge, ce qu’il voyait parfaitement ; il vous clouait alors le bec d’un mot crapuleux ». Michaux l’observe longuement et s’étonne de sa mystérieuse longévité (probablement lié à un régime alimentaire très strict, à base de Kartoffeln-purée et de vin rouge) : « Haï par les grands qu’il heurtait constamment, nous dit Michaux, téméraire dans le je-m’enfichisme, sans escorte, sans gardes, dormant avec deux ou trois femmes, prises selon sa fantaisie, comment ne fut-il pas poignardé dès le lendemain de son intronisation ?
C’est un miracle ». Mais là, Michaux s’est trompé : ce n’est pas Cohn-Bendit qui fut intronisé comme candidat des Verts (et c’est pour cela qu’il est encore bien vivant). C’est Eva Joly qui devint reine mais l’on voit bien, la pauvrette, que la couronne pèse sur son front.
Henri Michaux a étudié les mœurs de bien d’autres peuplades : les Floriquets (qui sont des traîtres), les Cirridents (qui sont diplomates) et les Ourledous qui sont plutôt de droite : « Ils l’emportent, nous dit Michaux, par leur patience, leur prudente administration, et savent diriger et endormir quand il le faut, comme des riches qu’ils ont toujours été Ils ne combattent pas eux-mêmes, mais possèdent des mercenaires en grandes armées. Leurs alliés, les Effrates, sont de toutes les bagarres ». On sent que Michaux ne les aime pas, non plus que les Epelis qui sont plutôt des sociaux-démocrates. Vous connaissez les Epelis ?... « Les Epelis commencent par envoyer leurs
enfants à l’école de droiture. Sans insister. Ceux qui n’y réussissent pas sont envoyés à l’école des traîtres. Le grand nombre. En effet ce peuple faible ne peut réussir au-dehors que par traîtrise. Mais ils ne veulent pas forcer les vocations et commencent par enseigner aux enfants les choses selon la sincérité. C’était un risque en somme. Mais ils le prennent, confiants dans la duplicité
de la nature humaine ».
Michaux (qui n’est pas un mou) préfèrent les Bordètes parce que, dit-il, « les commerçants y sont mis à mort, cette race abjecte étant capable de tout ». Il a aussi un faible pour les Carasques des hauts-plateaux qui sont très pauvres et dont les chants sont très mélancoliques tandis que leurs voisins, les Ourgouilles, s’empiffrent, n’ont souci de rien et vivent sans rien faire. C’est à force de toucher le RMI qui fait des ravages parmi les Ourgouilles, comme l’alcool jadis parmi les Peaux-Rouges. Comme le dit notre président, il était temps que cela cesse !
Références. « Voyage en Grande Garabagne » et « Face aux Verrous » d’Henri Michaux (Gallimard, collection « Blanche » ou « Œuvres Complètes » dans La Pléiade). Cette chronique a été
diffusée dans l’émission « Pas la peine de crier » sur France-Culture, le 22 novembre.
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Ca y est, M. Berlusconi a donc quitté, contraint et forcé, les hautes fonctions qu’il occupait depuis dix ans à la tête du gouvernement italien… Son successeur, l’austère Mario Monti, n’est pas un adepte du « bunga-bunga ». Ce n’est ni un joyeux luron, ni un briseur d’assiettes ! C’est un technocrate, un ancien de Goldman Sachs. Vous voyez le genre ?... « Je crois qu’une certaine connaissance des problèmes ne nuit pas » a-t-il annoncé sobrement en essuyant ses lunettes. Cela rassure – surtout les marchés qui désormais gouvernent l’Europe politique en pleine lumière et sans aucun scrupule, à défaut de rassurer le peuple italien ! Le « Cardinale » remplace le « Cavaliere ». On avait Guignol, voilà Richelieu à la sauce FMI. C’est la fin d’une époque. Un nouveau style...
Avec Super Mario, on est à l’abri : pas de scandale, pas d’esclandre ! Les pantalonnades, c’est fini, on se tient comme il faut ! Les Italiens, dans leur immense majorité sont bien sûr soulagés mais… ne craignent-ils pas de s’ennuyer un peu ? La sévérité budgétaire, la rigueur, les courbes de croissance, c’est pas très folichon, pas très romanesque ! Pour saluer la sortie du pétulant Silvio(en attendant son come-back annoncé et tout de même improbable), je me suis demandé : et si M. Berlusconi était un personnage de roman, ce serait qui ?...
J’ai d’abord pensé à « Tartarin de Tarascon », menteur et mythomane, bourlingueur en songe et faux chasseur de lions. Il y a un je ne sais quoi dans l’attitude de M. Berlusconi (dans l’attegiamento, comme disent les Italiens), qui me fait penser au héros vantard d’Alphonse Daudet : vous savez, le profil avantageux, le menton qui fanfaronne, avec un air de blague qui éclate soudain sous le masque - viril, méridional, médiatique - et qui sème aussitôt la consternation dans l’assistance ! « Le bras tendu, le poing ferme, la narine frémissante » car, chez lui, le geste appelle le mot, le mot appelle l’idée, et l’idée la gaffe, la bourde, le lapsus. C’est Tartarin ! C’est le genre d’homme qui vous parle du cœur comme d’autres parlent du nez, qui vous flingue en rigolant du coin des lèvres, et qui (horreur !)... se teint les cheveux ! « Il faisait, en avançant sa lèvre inférieure, une moue terrible qui donnait à sa brave figure de petit rentier un caractère de férocité bonasse », écrit Alphonse Daudet.…
N’oublions pas que Tartarin a une autre passion, comme M. Berlusconi : celles des romances… Le Cavaliere aime à pousser la chansonnette accompagné d’une guitare, en galante compagnie, et plus si affinités ! On sait qu’il a commencé sa carrière comme chanteur de charme sur les paquebots de croisière et qu’il a dû, ces jours-ci – c’est très contrariant -, différer la sortie de son troisième album intitulé, je vous le donne en mille : « True Love » ("L'Amour sincère"). (Notre président Sarkozy est quand même plus prudent : s’il a un penchant pour les mœurs du show-biz, il laisse à son épouse Carla le soin de pincer des cordes et de chatouiller la muse dans le gras du cou !) Selon le journal « La Stampa » de Turin, qui en a eu la primeur, l’une des chansons enregistrées sur ce nouvel album commence avec ces paroles suaves: « Ecoutez ces chansons, elles sont pour vous / Ecoutez-les quand vous avez soif de caresses / Chantez-les quand vous avez faim de tendresse ». C’est très beau ! Mais bon, vous connaissez les magistrats de Bruxelles, tous inféodés aux
requins sans âme de Goldman Sachs, ces gens-là ne se laissent pas facilement attendrir !
A ses heures perdues, donc, Tartarin est, lui aussi, un crooner doublé d’un histrion. « Je verrais toute ma vie le grand Tartarin s’approchant du piano d’un pas solennel, s’accoudant, faisant sa moue, puis, soudain rugissant : « Nan !.. Nan !... Nan !.. Ce n’était pas long, comme vous voyez, mais c’était si bien jeté, si bien mimé, qu’un frisson de terreur courait dans le public. Là-dessus, Tartarin s’épongeait le front, souriait aux dames, clignait de l’œil aux hommes, et, se retirant sur son succès, s’en allait dire alentour : « Je viens de chez les Bézuquet chanter le duo de Robert le Diable. Un triomphe ! ». A ce point-là (et si vous en doutez, jetez un coup d’œil aux vidéos sur « You Tube »), c’est à se demander si Tartarin n’est pas le modèle caché de M. Berlusconi ! Au fond, on n’a jamais su si c’était un extrémiste ou un sentimental, Silvio ! N’a-t-il pas dit à une jeune compagne d’un soir qui s’étonnait de sa disponibilité : « Ma no, tou sais, yé souis président du conseil à mi-temps » !... Comme au foot où il y en a deux, des mi-temps.
En tous cas : « C’est à ces différents talents que Tartarin de Tarascon devait sa haute situation dans le pays, poursuit Alphonse Daudet.. Ce diable d’homme avait su prendre tout le
monde. Le brave commandant Bravida, capitaine d’habillement en retraite, disait de lui : « C’est un lapin ! ». (Un chaud lapin ? Non, juste un lapin !)… et vous pensez bien que le commandant s’y connaissait en lapins après en avoir tant habillé", précise Alphonse Daudet. (Il y a parfois, chez Alphonse Daudet, un côté Lewis Carroll que j’adore !). "L’armée était pour Tartarin. La magistrature était pour Tartarin. Enfin, le peuple était pour Tartarin. Sa carrure, sa démarche, son air, un air de bon cheval de trompette qui ne craignait pas le bruit, cette réputation de héros qui lui
venait on ne sait d’où, quelques distributions de gros sous et de taloches aux petits décrotteurs (les décrotteurs, ce sont les paparazzi mal intentionnés, bien sûr), en avaient fait le roi des halles tarasconnaises ».
Mais à y bien réfléchir, malgré leurs point communs, non, ça ne va pas : Tartarin est un personnage ridicule mais il est doux, provincial, attendrissant. C’est un mélange de Don Quichotte et de Sancho Pança. Quand il s’exhorte, quand il s’exalte : « Couvre-toi de gloire, Tartarin !... Une hache ! qu’on me donne une hache ! », au même moment, il s’entend dire, d’une voix molle : « Jeannette, mon chocolat ». D’un côté, il rugit comme un lion, de l’autre il est bien tendre. On ne le voit
pas en patron du Milan A.C. dans une toge impériale !
Alors qui ?... Néron grattant sa lyre devant les ruines fumantes de Rome ? Ou peut-être Bérenger Ier, le monarque mélancolique de Ionesco (dans « Le Roi se meurt ») que ses forces abandonnent et qui à la fin ne règne plus que sur des ombres ? Au fond, cet homme riche et puissant, et qui fut si
populaire, fait une expérience terrible ; ce qu’il subit aujourd’hui, ça s’appelle : la disgrâce. Mot
admirable et terrifiant qui dit : la chute, la perte des faveurs, la solitude. La grâce, c’est ce qui est donné et reçu, ce qui est toujours immérité, comme l’amour, la chance ou la beauté. Et soudain, c’est affreux, c’est trop injuste, cela vous est retiré. C’est comme si soudain, Silvio était devenu laid, oui, laid, comme si lui avaient poussé dans la nuit des oreilles d’âne. Va-t-il se retrouver dans
un cirque comme Pinocchio ? « Il était une fois… - Un roi ! – vont dire mes petits
lecteurs ! Et bien non, les enfants, vous vous trompez. Il était une fois un morceau de bois. Ce n’était pas du bois précieux mais une simple bûche… »
Ca commence comme ça, « Pinocchio ». C’est l’histoire d’une marionnette, d’un pantin de bois dont le nez s’allonge à chacun de ses mensonges, qui s’enfuit de chez lui, rencontre maintes embûches
avant de devenir un bon garçon honnête. C’est un conte moral. Mais la politique, ce n’est ni moral, ni un conte.
Références. "Tartarin de Tarascon" d'Alphonse Daudet, "Le Roi se meurt" d'Eugène Ionesco, "Les Aventures de Pinocchio" de Carlo Collodi (en Folio). Cette chronique a été diffusée dans l'émision "Pas la peine de crier" sur France-Culture, le 5 novembre.
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Le Premier ministre, François Fillon, vient donc d’annoncer le nouveau plan d’austérité de son gouvernement pour 2012. Nous sommes bien engagés dans une guerre économique ? Qu’est-ce qu’une guerre ? Merci, ça on sait, c’est pas bon, pas besoin de relire « L’Iliade » ! « La guerre est un acte de violence destiné à contraindre l’adversaire à exécuter notre volonté… Il n’y a pas de limite à la manifestation de cette violence. Chacun des adversaires fait la loi à l’autre, d’où résulte une action réciproque qui, en tant que concept, doit aller aux extrêmes » (Karl von Clausewitz). Oui, on sait, quand il n’y a plus de limites, c’est vraiment pas bon ! Quant à l’économie…, c’est pas bon non plus !
1. Qu’est-ce que l’économie ? Certainement pas une science puisqu’elle provoque la guerre… Marx le dit sans ambages : « Le capitalisme apporte la guerre, comme la nuée apporte l’orage ». Ce que Marx n’avait pas prévu, c’est qu’on a beau s’indigner, protester, un peu partout en Europe, jusqu’ici, personne n’échappe au capitalisme. Je rappelle que le capitalisme est un régime dans lequel les capitaux, source de revenus, n’appartiennent pas à ceux qui travaillent. Sacrée trouvaille ! C’est un système qui permet, avec de l’argent, de faire encore plus d’argent ! Son but est le profit - pas la justice, gros benêts ! On ne peut pas moraliser le capitalisme, pas plus qu’on ne peut humaniser la guerre ou transformer l’eau en vin ! En résumé, le capitalisme est économiquement efficace, et moralement, pas cool…
2. Je reviens à ma question initiale: qu’est-ce que l’économie ? Il faut demander aux Grecs, par exemple à M. Papandréou (dont le nom, vous l’avez peut-être noté, est une anagramme de « N’a pas d’euro », c’est amusant). Etymologiquement, en grec, c’est l’administration (nomos)
de la maison (oikos). Le premier niveau de l’économie est domestique : c’est ce qu’on fait tous, c’est l’art de gérer ses biens, ses ressources, ses dépenses. Ce que Montaigne appelait : le « ménage », où il voyait une tâche « plus empêchante (on dirait aujourd’hui : « plus emmerdante ») que difficile ».
En effet, ce n’est pas très compliqué, l’économie, c’est une affaire d’additions et de soustractions, un enfant du cours préparatoire peut comprendre. Il s’agit seulement de ne pas dépenser plus qu’on ne possède ou plus qu’on ne gagne. D’où l’expression : « faire des économies » qui vise surtout à limiter, à restreindre ses dépenses, son train de vie. Et l’homme de la rue de se demander naïvement : pourquoi les états (et les hommes qui les dirigent) sont-ils infoutus d’appliquer cette règle simple ? Si ça continue, à cause d’eux, la France va finir par récolter une mauvaise note ! C’est le lot des mauvais élèves…
3. Ah oui mais, au sens moderne, l’économie, c’est autre chose…, cela concerne la production, la
consommation et l’échange de bien matériels (de marchandises, de services), aussi bien à l’échelle des individus et des entreprises qu’à l’échelle du monde. Ce n’est pas l’art de réduire les dépenses, non, non, non, c’est le contraire : c’est l’art d’augmenter les richesses ! Ou, si vous préférez, de rendre les riches plus riches (et, forcément, les pauvres, plus pauvres). Oui, c’est comme ça, c’est magique ! Et savez-vous qu’il y a même des gens (si si! c'est vrai) dont c’est le métier : on les appelle des « financiers ». Pour Marx, ils sont au service de la bourgeoisie, ce qui est très mal : « ils vendront jusqu’à la corde qui servira à les pendre ». Qu’ils soient pendus un jour,
hélas, ce n’est pas si sûr…
4. Là, il faut que je vous parle d’un truc assez bizarre (que tout le monde voudrait contrôler mais
qui échappe à tout le monde) : ça s’appelle le « marché » (ou plutôt : les marchés, au pluriel). Ca aussi, c’est une trouvaille ! Je vous explique : tout ce qui est rare est cher, mais à condition seulement d’être désiré par beaucoup de gens (par quoi toute valeur, même économique, reste subjective). A condition aussi qu’elle puisse être échangée (par quoi la subjectivité de la valeur, dans un marché donné, fonctionne objectivement). Vous me suivez ? J’ai dit : « dans un marché donné ». Quand il n’y a plus qu’un seul marché dans le monde, nous entrons dans une économie mondialisée. Ca veut dire, c’est une toute petite consolation, que nous ne sommes pas les seuls dans cette galère… Si tout s’achète, si tout est à vendre, l’économie règne seule. Partout. Comment y échapper ? On ne pourrait y échapper que par ce qui ne vaut rien (la gratuité) ou par ce qui n’a pas de prix (la dignité, la justice, l’amour, un enfant). En fait, on n’y échappe pas, sauf par exception. Ainsi, ce qui domine : c’est la misère chez les pauvres, et l’avidité chez les riches. Ce n’est pas nouveau. C’est pourquoi il y a la guerre : ce qui se passe entre deux guerres, on l’appelle la « paix ». Ca aussi, c’est vieux comme le monde.
5. Bref, qu’est-ce que l’économie aujourd’hui ? C’est ce qui se met à la place du réel. Qu’est-ce que l’euro, le dollar ou le yuan ? C’est un petit morceau du réel, qui peut être échangé contre la plupart des autres. Alors, que dit Marx ?... Ceci : là où l’homme se croit capable de maîtriser le monde, il est devenu en réalité le jouet d’une illusion qui l’aveugle sur sa condition d’esclave. « Alors, dit-il, à la place de l’adage médiéval : nulle terre sans seigneur, apparaît le proverbe moderne : l’argent n’a pas de maître, où s’exprime la totale domination de la matière sur les hommes ». Le véritable maître, capable de transformer et permuter toutes choses, c’est l’argent. Si tout ce qui est réel est ce qui se traduit en acte, si tout ce qui ne se traduit pas en acte n’est pas réel, alors l’argent est ce qui permet de passer du domaine de la pensée à celui de l’être. C'est moche, je sais.
6. En fait, l’économie, ça ressemble beaucoup à ce que les Grec appelaient le destin. C'est-à-dire ? Et bien, toutes ces choses (en général malencontreuses) qui nous tombent sur la tête et contre lesquelles on ne peut rien. Parce que ça ne dépend pas de nous. Parce que c’est comme ça. C’est tout ce qui arrive, et qui ne peut pas ne pas arriver. On dit alors : « c’était fatal ». Par exemple : c’était fatal que mon argent perde la moitié de sa valeur, que mon salaire et ma retraite soit coupés en deux. Puisque c’est arrivé, c’était fatal : le passé, c’est toujours fatal (car il ne dépend plus de moi) mais le présent, c’est pareil ! L’avenir ? Non, oubliez cela, c’est une catégorie qui a totalement disparu, et là Marx s’est un peu trompé…. Au fond, le destin, c'est le réel même : ce n’est pas une cause parmi d’autres, non, c’est l’ensemble de toutes les causes. C’est ça, l’économie, c’est pareil. C’est le réel. En tous cas, les économistes, ces nouveaux théologiens, ont réussi à nous le faire croire, comme jadis à l’Enfer et au Paradis.
7. Si Marx s’est trompé, il y a en revanche quelqu’un, au XIXe siècle, qui a parfaitement entrevu et prédit ce qui nous arrive aujourd’hui, au XXIe. Voilà ce qu’il écrit : « Je veux imaginer sous quels traits nouveaux le despotisme pourrait se produire dans le monde : je vois une foule innombrable d’hommes semblables et égaux qui tournent sans repos sur eux-mêmes pour se procurer de petits et vulgaires plaisirs, dont ils emplissent leur âme. Chacun d’eux, retiré à l’écart, est comme étranger à la destinée de tous les autres… et s’il lui reste encore une famille, on peut dire du moins qu’il n’a plus de patrie. Au-dessus de ceux-là s’élève un pouvoir immense et tutélaire, qui se charge seul d’assurer leur jouissance et de veiller sur leur sort…, il étend ses bras sur la société tout entière ; il en couvre la surface d’un réseau de petites règles compliquées, minutieuses et uniformes, à travers lesquelles les esprits les plus originaux et les âmes les plus vigoureuses ne sauraient se faire jour pour dépasser la foule ; il ne brise pas les volontés, mais il les amollit, les plie et les dirige ; il force rarement d’agir, mais il s’oppose sans cesse à ce qu’on agisse ; il ne détruit point, il empêche de naître ; il ne tyrannise point, il gêne, il comprime, il énerve, il éteint, il hébète (du verbe : « hébéter »), et il réduit enfin chaque nation à n’être plus qu’un troupeau d’animaux timides et industrieux, dont le gouvernement est le berger » !...
L’homme qui parle, c’est Tocqueville (1805-1859) qui, à ma connaissance, n’était pas communiste, et qui, à la faveur d’un voyage en Amérique, a eu la prémonition de notre infortune. Traduisez ce texte prophétique en grec moderne et distribuez-le en digest dans les rues d’Athènes, à mon avis, vous ferez un carton. C’est pas pour dire mais des fois, la démocratie, quand on pense qu’il y a des gens qui se battent pour ça, on a envie de leur dire : vous verrez, ce n’est peut-être pas ce que vous
croyez !
Références. « Les Manuscrits de 1844 » de Karl Marx et « De la démocratie en Amérique » d’Alexis de Tocqueville (GF-Flammarion). Cette chronique a été diffusée dans l’émission « Pas la peine de crier » sur France-Culture, le 8 novembre dernier.
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"Le souvenir du monde. Essai sur Chateaubriand" de Michel Crépu, Grasset, 214 pages, 17,50 e.
Qu'il parle de Charles Du Bos, de Sainte-Beuve (encore lui!), de Bossuet, ou aujourd'hui, de Chateaubiand, Michel Crépu me semble toujours amical, familier jusque dans ses bravades et ses joyeux paradoxes. Je ne professe pas les mêmes raretés, je n'ai pas tous ses penchants - je ne suis pas sûr de partager son goût pour les moines-soldats, les pourfendeurs célestes, les doctrinaires de l'âme... encore que! - mais c'est pour cela qu'il m'intéresse! J'ai malgré tout le sentiment que nous sommes d'accord sur l'essentiel, sur ce qui touche le coeur ou l'oreille, avec ou sans Dieu, dès lors ma tentation serait d'en découdre sur des riens.
Car cet auteur est volontiers offensif, et provocateur. C'est un petit ambassadeur des litiges en toutes lettres. Sa prose est de cape et d'épée, son allure, cavalière. C'est un bretteur, une fine lame. Son style me plaît à défaut de me convaincre toujours. C'est un littéraire. What else?...
Chateaubriand, c'est le thème. Personne n'y est indifférent, cela va de soi. D'emblée, ce qui m'étonne (et ce qui m'excite): ce n'est pas que Crépu veuille défendre Chateaubriand en le plaçant dans une autre lumière, ce qu'il fait admirablement; c'est que - par une sorte de masochisme voluptueux qui ne m'est pas étranger et qui a le don de m'amuser chez un autre - il ne cesse de citer ses détracteurs et de nous donner des arguments - meurtriers! - contre lui. Au fond, je me demande si Crépu défendrait autant Chateaubriand si celui-ci n'était une cause perdue, ce qui prouve qu'il l' a bien lu! Je ne vais pas le lui reprocher. J'aime son panache, son côté Cyrano, c'est plus beau quand c'est inutile, n'est-ce pas!
Mes réticences s'attachent à Chateaubriand lui-même qui n'a cessé de frotter son bel archet devant des ruines, la mèche au vent, comme Byron (et son alter ego Childe Harold) devant les tombes de la Via Appia antica, comme Néron humant les décombres fumants de l'Urbs. Pour moi, Chateaubriand doute de tout sauf de lui-même; il est convaincu de la nullité finale: vanité, vanité, tout est vanité... tout en clignant d'un oeil en direction de l'immortalité. Il semble récrire l'Ecclésiaste pour son petit bénéfice personnel. Tout, dans les "Mémoires", n'est que confession déchirante, cri d'alarme, plaintes et prophéties. A l'entendre, sa principale vertu, ce serait la sincérité et l'audace! Pitié! C'est donc ça, le romantisme!
"Que suis-je? Pour l'univers, rien; pour moi, tout": la formule de Senancour dans "Oberman" lui servirait assez bien de devise. Cette voie est sans issue parce qu'elle repose sur une duperie fondamentale. Ce mélange d'impuissance et d'orgueil, ces incessantes et vaines récriminations, ce mépris hautain et passionné, tout cela ne vous fait-il pas rire? Comment peut-on se prétendre un rebelle solitaire et désespéré tout en quémandant les applaudissements d'un public: quelle comédie! C'est le durable honneur de Rimbaud, Lautréamont ou Stendhal - le meilleur antidote à Chateaubriand- d'avoir perçu l'arnaque et de l'avoir renoncée.
Que nous dit Crépu? Ceci: Chateaubriand n'est ni moderne, ni anti-moderne: c'est un "romantique anti-romantique". Il pratique "une esthétique de la distance à l'égard du pathos sans pour autant renoncer à ses bénéfices". Cela ne lève pas l'hypothèque: dualité ou duplicité? Autre désaccord, de sensibilité cette fois, avec Michel Crépu. Je trouve, avec Mauriac (qui en pouffait de rire), que le christianisme de Chateaubriand est plus que suspect. Sa conversion - "Jai pleuré, j'ai cru" - est une peinture idyllique, un trompe-l'oeil, un placement sans risque. Il fait le saut de l'ange avec un parachute et un gilet pare-balles! Encore une posture, sinon une imposture! N'est-ce pas fatiguant, cette aptitude à s'émouvoir sans jamais rien ressentir? Cet éblouisement devant sa propre gloire, n'est-ce pas comique? Et comment croire à un livre sur le christianisme ("Le Génie") dont le Christ est absent (sauf au chapitre III)?
La vérité est que Chateaubriand n'a aimé que les plaisirs et lui-même: il s'est lassé de tout le reste. Il adoré le monde qu'il feignait de maudire; il a médité sur les renoncements en ne renonçant jamais à rien. Si la lucidité consiste à voir les choses comme elles sont, et non pas comme on voudrait qu'elles soient, si la lucidité instaure une distance entre l'ordre du monde et celui de nos désirs, si la lucidité, c'est l'amour de la vérité, quand elle n'est ni pose tragique, ni complaisance aux vertiges, ni aimable, ni charmante, alors je ne crois pas à la lucidité de Chateaubriand, pardon!
Et alors? Crépu n'est pas dupe, il ne le croit pas sur parole, et quand Chataubriand s'abaisse, il préfère l'exhausser; il trie la fausse monnaie des songes et fait tinter l'or du temps. Ce qui est beau, je le répète, dans cet essai, c'est l'opération de rachat passionné à laquelle Michel Crépu se livre. Un exercice de charité, au sens le plus haut d'une foi ardente et volontaire, et d'avance prémunie contre tous les genres de déception. Il faut à tout prix sauver le soldat René...
C'est fait. Je n'ai plus qu'à me taire.
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